Le brassage génétique est-il une bonne chose pour les abeilles ?

Le brassage génétique peut apporter autant de bonnes choses que de mauvaises. Généralement l'hybridation en première génération peut entraîner un effet d'hétérosis qui permet par exemple d'augmenter certaines performances comme la production de miel. Cela a été le cas en particulier de l'abeille Italo-caucasienne, ou de la triple hybride qui a été très utilisée à partir des années 50-60. L'effet pervers de ces pratiques est qu'il faut recommencer ces croisements à chaque génération. A long terme, cet effet d'hétérosis est atténué car pour l'observer il faut que les souches que l'on utilise soient pures et bien différenciées. Or l'hybridation répétée homogénéise la diversité génétique des populations et cet effet d'hétérosis diminue au cours du temps.


Sur le long terme, la population de colonies sera représentée par différentes générations d'hybrides (F2, F3...) pour lesquelles de nombreuses combinaisons de gènes, liées à l'hybridation, seront disharmonieuses et l'on aboutira à une proportion de colonies moins productives et parfois moins bien adaptées. Ceci aura pour conséquence une augmentation  des pertes et une baisse de la production moyenne. La tradition en France est à l'importation avec différentes vagues d'importations depuis les années 30 (italiennes, caucasiennes et hybrides, carnica, et depuis une dizaine d'année la "Buckfast" (multi-hybride sélectionné). Nous arrivons actuellement au point de non retour où les hybridations sont à leur maximum et il est grand temps de revenir à une apiculture plus durable si l'on veut diminuer les pertes actuelles. Une solution est de réserver certains espaces naturels pour conserver la diversité locale et adaptée (mise en place de conservatoires génétiques) et de gérer les territoires pour la production. En définitif, il va falloir gérer les territoires afin de résoudre le paradoxe d’une évolution naturelle (approche naturaliste) et de l’impact des pratiques apicoles (approche agronomique) sur la diversité naturelle de cette espèce. 

Pourquoi ne pas laisser les abeilles s'adapter ?/ Pourquoi les abeilles ne s'adaptent pas ? 

Ces deux questions relèvent de la même problématique c'est pour cela que je vais y répondre de manière commune. Laisser les abeilles s'adapter consiste à intervenir le moins possible de manière artificielle. Or l'augmentation de la consommation de sucre en France qui a été jusqu'à être équivalente à la production de miel (ce qui n'a pas de sens!) montre que l'apiculture actuelle ne laisse pas les abeilles s'adapter. De nombreuses colonies sont maintenues de manière artificielle par nourrissement et l’impact de l’élevage est de plus en plus important sur le fonctionnement reproducteur des populations.


Laisser les abeilles s'adapter est un des objectifs de la mise en place des conservatoires. Laisser des territoires ou les interventions sont minimales ce qui permet aux abeilles de s'adapter. Ceci ne veut pas dire qu'il faut le faire sur l'ensemble du territoire français. 

Les colonies d'abeilles s'adaptent c'est sans doute pourquoi les pertes ont augmenté par rapport aux années 70-80 et sont passées de 5-10% à 25-30% en France. Ces pertes sont liées aux pesticides, mais aussi à une moins bonne adaptation à un climat local ou à une flore locale (cycle des floraisons) en relation avec ces combinaisons disharmonieuses liées à l'hybridation. Un autre facteur à prendre en compte est lié au fait que l'on créé, en important des abeilles de différentes régions du monde, des cocktails de pathogènes qui participent également à l'augmentation de ces pertes.

Toutes les abeilles noires en Europe sont-elle les mêmes ?

Le terme abeille noire ne fait pas simplement référence à la couleur des abeilles. C'est le nom vernaculaire (local) d'Apis mellifera mellifera la sous espèce dont la répartition s’étend du nord des Pyrénées jusqu'à la Scandinavie. D'autres races d'abeilles sont également à forte coloration noire comme la carnica ou la macédonica du nord de la Grèce. Cela ne veut pourtant pas dire qu'elles ont les mêmes caractéristiques. 


Mais il existe aussi une diversité au sein d'A. m. mellifera lié à l'adaptation de ces différentes abeilles à un climat ou à une flore locale (cycle des floraisons). Nous avons mené entre 2008 et 2011 un protocole visant à étudier cette adaptation. Pour cela nous avons regroupé dans une même zone 5 colonies provenant de 5 régions différentes en France. Il ressort à long terme que la population actuelle est constituée majoritairement d'essaims récupérés localement alors que les colonies descendantes de celles qui ont été apportées sont plus rares. Ceci montre bien que les abeilles locales sont les mieux adaptées ceci lorsque l’on laisse les colonies évoluer avec une dynamique naturelle.

Où en est l'état des populations d'abeilles noires en France ?

Nous avons réalisé une étude d'impact entre 2004 et 2006 sur 61 départements français (voire la carte en fin de fichier). A cette période la situation montrait d'un point de vue général encore 73 % d'abeilles noires (A.m.m) en France. Mais en fonction des départements et même parfois sur deux échantillonnages réalisés au sein d'un même département il y avait une énorme hétérogénéité des niveaux d'importations. Par exemple dans le Gers on peut trouver dans un territoire 96% d'importation alors qu'un échantillonnage réalisé à 30 Km montre 95 % d'abeilles locales. 


Le problème est également lié à la diversité d'origines des importations et au devenir de ces populations après la phase d'importation de ces races pures, les descendantes de ces colonies s'hybrident avec les abeilles locales mettant en place des myriades de combinaisons de gènes dont une partie n'est pas adaptée à l'écosystème local. La non adaptation se manifeste alors par une augmentation des pertes, le crible de la sélection naturelle éliminant les combinaisons de gènes les moins bien adaptées.


La situation d'urgence est qu'après avoir suivi un certain nombre de populations depuis 2006 nous observons que le niveau d'importation augmente beaucoup plus rapidement qu'avant. 


Si l'on veut encore sauver quelque chose de l'adaptation de l'abeille noire à son environnement il est grand temps de faire quelque chose et de soutenir les projets de conservatoires afin de conserver cette composante adaptative et de mettre en place une apiculture qui soit plus durable. Cela passe par la création et le respect de ces zones conservatoires qui serviront à maintenir la diversité de l’abeille locales et de réservoir de diversité pour aller chercher des colonies d’intérêt apicole pour la sélection.

Les allemands ont remplacé leur abeille locale mellifera par la carnica, pourquoi pas nous ?

Pour quelle raisons le ferait-on et de quel droit ? Ils ont en effet remplacé avec une grande rigueur la mellifera par la Carnica. Pourquoi le ferions nous alors que certains apiculteurs Allemands font appel aux conservatoires pour rechercher de la mellifera


Le remplacement par la carnica en Allemagne dans les années 30 a été provoqué au départ, plus par des arguments nationalistes, que par des arguments rationnels concernant le potentiel de ces abeilles. Ce remplacement a été accompagné par la suite par de gros efforts de sélection suivi d'une promotion (lobying ) importante, comme cela a été le cas pour les différentes races importées en France: Italienne (ligustica) à partir des années 30; caucasica dans les années 50-60, Buckfast depuis les année 90. Si ces abeilles étaient si bien adapté chez nous pourquoi en as-t-on changé si régulièrement?

Les autres facteurs de fragilisations des cheptels ne sont-ils pas plus importants ? 

Ce sont des facteurs qui s’ajoutent comme le montrent certains articles de recherche comme par exemple l’effet de synergie entre les pesticides et les parasites de l'abeille.


Certains facteurs ne peuvent être directement mo­difiés par les apiculteurs, c’est le cas notamment pour les pesticides. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer la lutte contre leur usage abusif ou le caractère dangereux pour les abeilles de certaines molécules. 
En revanche, les pratiques apicoles sont directement le fait des apiculteurs. Introduire des colonies moins bien adaptées à leur environnement et qui risquent d’être vecteurs de pathogènes contribuent à la fragilisation des cheptels. Et ce sont des pratiques auquel il faut réfléchir car l’un des arguments des firmes agrochimiques est de critiquer les pratiques apicoles. Il est donc important de ne pas leur donner la possibilité de s’appuyer sur celui-ci.


    
Quelles différences entre une station de fécondation et un conservatoire ?

Les stations de fécondation ne représentent que l'étape de la reproduction. Elles servent en particulier à orienter les croisements en fonction des volontés des apiculteurs, souvent pour des raisons de productivité. Elles sont généralement mises en place en regroupant des colonies d’intérêt pour favoriser les croisements.


Un conservatoire a pour objectif de conserver la diversité naturelle de populations d’abeilles locales, en conservant une dynamique naturelle d’évolution. C’est la structure de reproduction accompagnée de son environnement (colonies et écosystème). L’objectif est de suivre l’évolution de la diversité en particulier au sein des congrégations de mâles qui sont le reflet du fonctionnement reproducteur de la population. Le suivi est alors réalisé à deux niveaux. Au niveau des colonies entretenues (analyse directe) et au niveau général (colonies entretenues et sauvages).


Cela a-t-il une utilité de rechercher les aires de fécondation (congrégations de mâles) pour l'implantation d'un conservatoire ?

Ce n’est pas une condition obligatoire. Simplement le fait de connaître les zones de regroupement de mâles permet de suivre l’évolution de la structure du conservatoire et d’estimer le risque d’introgression. La compréhension du fonctionnement reproducteur d’une population d’abeille est aussi importante en conservation qu’en sélection. 

Un conservatoire peut-il démarrer avec seulement une zone cœur ?

Pour initier le conservatoire il faut une zone cœur de 3 Km de rayon exempt d'abeilles d'autres sous-espèces, et une zone tampon étendant la zone cœur à 7 km. Le but étant à terme d’étendre la zone cœur à 7 Km de rayon. 


Evidemment, si il est possible lors de la mise en place de commencer avec une zone cœur de 7 Km cela est préférable. Ceci est lié au fait qu’environ 90% des mâles d’une congrégation en vue de l'accouplement avec la reine proviennent d’un rayon de 7 Km. Le contrôle de la pureté des colonies de cette zone assure la conservation de la variabilité et de la reproduction au sein de la population. Il est évident qu’il faut également suivre la diversité des colonies situées autour de cette zone afin de déterminer les risques d’introgressions liés aux flux de gènes mâles (dérive des mâles d’une congrégation à une autre) et femelles (essaims entrant dans la zone).

 


Le climat se réchauffe alors pourquoi ne pas importer des abeilles de contrées proches de ce à quoi ressembleront nos paysages suite à ces modifications ?


Il est difficile de prédire quelles seront les environnements dans lesquels les abeilles vivront d’ici à 50 à 100 ans. Et à l’heure actuelle nous sommes plus dans une phase de dérèglement climatique que de réel réchauffement. Où plutôt à l’heure actuelle nos abeilles subissent plus les effets de cette instabilité que le réchauffement lui-même. 


Cela n’est pas simplement un problème de climat mais c’est l’ensemble des écosystèmes qui vont être perturbés sur le long terme. Le changement prévu va être rapide mais la diversité observée au sein de cette espèce, associés à ces capacités de dispersion lui permettront de répondre à ces changements d’environnement. C’est justement l’anticipation par l’Homme qui est le plus à redouter, s’il entrave ces mouvements qui permettront à l’abeille de s’adapter progressivement aux changements.


Après tout, l’abeille mellifère occupe nos contrées depuis près d’un million d’années et a subie autant des épreuves de glaciations (en particulier en Europe) que de désertification en Afrique et au proche Orient.

L'abeille noire a-t-elle plus de chance de survivre que les autres ? Pourquoi l'abeille noire serait celle qui a le plus de chance de survie face aux changements environnementaux et climatiques ?


D’un point de vue général non. Mais les changements qui vont s'opérer partent d’écosystèmes pré-existants. Les changements progressifs de l’environnement donneront plus de chance à l’abeille noire sur son aire de répartition naturelle pour s’adapter progressivement à ce changement. Il en va de même pour toutes les autres sous-espèces dans leurs aires de répartition naturelles. Un des atouts de l’abeille noire est qu’au cours de son histoire elle est déjà passée à travers deux glaciations du quaternaire. Les adaptations liées à sa persistance en font un bon candidat capable de subir les variations climatiques (capacité à réguler sa ponte lorsque les conditions sont perturbées (froid, sécheresse). C’est dans ce sens que nous orientons notre recherche actuellement au laboratoire.

 

Y a-t-il encore des abeilles Apis mellifera mellifera à l'état sauvage ?

La question est bien plus large que pour cette seule sous espèce et doit être étendu à l’ensemble des sous-espèces sur leur aire de répartition naturelle. Je suppose que vous voulez parler d’essaims vivants à l’état sauvage et non entretenu par les activités apicoles. La réponse serait claire et facile à donner si il n’y avait plus de lien entre les essaims sauvages et ceux entretenus par l’apiculture, ce qui n’est pas le cas. Des essaims partent régulièrement des ruchers d’apiculteurs et vont s’installer dans des niches naturelles et inversement les apiculteurs récupèrent régulièrement des essaims dont certains proviennent de colonies sauvages.


Maintenant si l’on parle sur le plan de la reproduction, les fécondations sont encore majoritairement naturelles et lorsque l’on parle d’une population d’abeilles, cela prend en compte la participation des essaims naturels et des colonies entretenues dans la mise en place des congrégations de mâles en vue de l'accouplement avec une reine. Par conséquent, il n’y a pas de différence entre population naturelle et sauvage sur la dynamique de reproduction.

Foire Aux Questions

Réponses du Dr. Lionel Garnery, chercheur au laboratoire CNRS de Gif-sur-Yvette, maître de conférences à l’Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines, spécialiste de la génétique de l’abeille.

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